Jumelle légère, multifonctionnelle et de longue portée avec une connectivité avancée développée par Safran E&D. (crédit : A.Daste /Safran)
La défense européenne ne se résume pas aux chars et aux missiles. Derrière chaque plateforme militaire — sous-marin, drone, navire de surface, véhicule blindé — se trouve une couche de systèmes critiques invisibles : capteurs optroniques, centrales inertielles, navigation sans GPS, robotique autonome. C'est ce segment que deux acteurs cotés sur Euronext Paris exploitent aujourd'hui, avec des profils industriels et financiers radicalement différents.
Safran Electronics & Defense : l'équipementier critique des forces armées mondiales
Safran Electronics & Defense est l'héritière directe de Sagem, fondée en 1925, qui développait déjà des gyrocompas pour la Marine nationale et des systèmes de direction de tir pour les bâtiments de surface. Depuis un siècle, cette division maîtrise l'ensemble des technologies qui permettent à une plateforme militaire de savoir où elle est, ce qu'elle voit et comment atteindre sa cible — même dans un environnement de brouillage total des signaux satellitaires.
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SE&D est aujourd'hui n°1 européen et n°3 mondial des systèmes de navigation inertielle pour applications aéronautiques, marines et terrestres, n°1 mondial des commandes de vol pour hélicoptères, et n°1 européen des systèmes optroniques. Elle équipe plus de 1.000 navires et sous-marins de 40 marines à travers le monde, dont les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins français depuis le Redoutable — premier SNLE français, mis en service en 1971.
L'offre technologique de SE&D repose sur trois piliers. Le premier est la navigation inertielle : des centrales qui permettent à un sous-marin, un missile ou un char de se positionner avec une précision centimétrique sans jamais recourir au GPS. Les centrales Sigma40 équipent plus de 40 marines mondiales. Les nouvelles gammes Geonyx, Argonyx et Black-Onyx — intégrant le gyroscope à résonateur hémisphérique HRG Crystal breveté par Safran — représentent une avance disruptive en termes de précision et de robustesse dans les environnements extrêmes.
Le deuxième pilier est l'optronique. À Montluçon, Safran produit des gyroscopes à structure résonante capables de mesurer l'accélération dans les trois dimensions avec une précision au micron, utilisés dans les kits AASM qui transforment une bombe classique en arme intelligente capable de frapper à plus de 70 kilomètres avec une précision d'un mètre. Depuis 2022, la production de ces kits a été quadruplée pour atteindre 830 unités en 2024. La « Nightwolf », jumelle d'identification dans des conditions de luminosité dégradées, voit sa production doubler tous les deux ans. Près de 80 % de la production est exportée.
Le troisième pilier est l'intégration dans les plateformes de drones. En mai 2026, SE&D a signé un partenariat stratégique avec Baykar — leader mondial des drones avec 60 % de parts de marché des exports UAV — pour co-développer des solutions intégrées combinant capteurs optroniques Euroflir et systèmes de navigation sur les plateformes TB2. SE&D positionne ainsi ses technologies comme des briques universelles, indépendantes de la plateforme et de sa nationalité.
La trajectoire financière de SE&D : une division qui accélère plus vite que le groupe
C'est ici que l'angle investisseur devient particulièrement intéressant. Safran a publié pour 2025 un chiffre d'affaires de 31,3 milliards d'euros (+15 %), un résultat opérationnel courant de 5,2 milliards d'euros (+26 %) et un cash-flow libre de 3,9 milliards d'euros.
Mais derrière ces chiffres consolidés, SE&D affiche une dynamique propre qui mérite attention. SE&D a progressé de 46 % entre 2023 et 2024 pour atteindre 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Sur trois ans, la division a crû à un rythme supérieur à la moyenne du groupe : +17,3 % en 2023, +17,7 % en 2024 tirée par les systèmes de guidage, l'optronique et les systèmes embarqués — surperformant le groupe dans les deux cas. La part de la défense dans le chiffre d'affaires de Safran est structurellement en hausse : elle était inférieure à 15 % il y a cinq ans, elle approche 25 % aujourd'hui.
Cette tendance devrait s'amplifier. Pour 2026-2028, Safran relève son TCAM à environ 10 % sur l'ensemble du groupe, avec un résultat opérationnel attendu entre 7,0 et 7,5 milliards d'euros en 2028. L'intégration des activités de commandes de vol et d'actionnement de Collins Aerospace — finalisée en juillet 2025 pour 1,8 milliard de dollars, générant 1,55 milliard de dollars de chiffre d'affaires supplémentaire — va encore élargir le périmètre de SE&D et renforcer son poids dans la valorisation du groupe.
Pour l'investisseur, Safran présente un profil financier d'une solidité rare. Quatre années consécutives de croissance, une marge opérationnelle qui progresse chaque année depuis 2021, un cash-flow libre qui a plus que doublé entre 2022 et 2025.
SAFRAN
Source : Factset et Phiadvisor Valquant
Exail Technologies : la croissance d'un pur player
Exail est née en 2022 de la fusion entre ECA Group — robotique navale, drones sous-marins, systèmes de déminage — et iXblue — navigation inertielle de haute précision, positionnement sous-marin. Cette fusion a créé un acteur unique en Europe : capable de concevoir à la fois les plateformes robotiques autonomes et les systèmes de navigation qui les guident.
La technologie fondamentale d'Exail est le gyromètre à fibre optique (FOG) — une barrière à l'entrée quasi infranchissable. Exail détient 78 % de parts de marché mondiale sur les drones anti-mines. Ce chiffre mérite d'être explicité : la chasse aux mines marines est l'une des missions les plus critiques pour les marines modernes, nécessitant des drones sous-marins capables de naviguer avec une précision centimétrique dans des eaux peu profondes, sans GPS, dans des conditions de courant et de visibilité extrêmes.
En 2025, Exail a livré les premiers systèmes dronisés de lutte contre les mines à une marine européenne, dans le cadre d'un contrat majeur de 400 millions d'euros. La contribution aux revenus des drones de surface DriX a progressé de près de 75 %, portée par l'ouverture des applications de défense — surveillance ISR, lutte anti-mines — et l'accélération du marché civil. Le modèle DriX O-16, avec 30 jours d'autonomie en mer, commence à remplacer des navires d'hydrographie entiers. Le modèle H-9, lancé en 2025, élargit la gamme vers la protection des infrastructures sous-marines — câbles, pipelines, plateformes offshore — un segment en explosion depuis les sabotages du Nord Stream en 2022.
Sur le plan financier, la dynamique est celle d'un changement de régime. Pour 2025 : prises de commandes record de 844 millions d'euros (+87 %), chiffre d'affaires en croissance de +28 %, dépassant nettement les objectifs. Au premier trimestre 2026, la croissance du chiffre d'affaires atteint +40 % à 131 millions d'euros. Le carnet de commandes dépasse 1 milliard d'euros — soit plus de deux ans de chiffre d'affaires.
En mai 2026, Exail a annoncé la cession de sa filiale Automation, effective immédiatement, pour se recentrer sur ses deux activités à plus forte marge. Au 15 mai 2026, l'action s'échange à 110 euros, pour une capitalisation de 1,877 milliard d'euros. Sur un an, le titre affiche une hausse de +118,9 %. Le PER estimé ressort à 67,7. Pour 2026, Exail se fixe pour la troisième année consécutive un objectif de croissance des revenus à deux chiffres, visant à terme une marge d'EBITDA courant de 25 %.
EXAIL TECHNOLOGIES
Source : Factset et Phiadvisor Valquant
Deux modèles financiers, une même thèse
La comparaison entre SE&D et Exail illustre deux façons d'accéder à la même thèse d'investissement.
Safran offre une exposition à la défense des capteurs et de la navigation au sein d'un groupe CAC 40 de 31 milliards de chiffre d'affaires. La prime de valorisation reflète la liquidité, la résilience bilancielle et la prévisibilité d'un industriel qui délivre depuis quatre ans sans déception. Mais l'investisseur qui achète Safran achète aussi les moteurs LEAP et les trains d'atterrissage. La montée en puissance de SE&D — dont la part dans le chiffre d'affaires groupe passe de 15 % à plus de 25 % en cinq ans — rend le titre progressivement plus défense qu'il n'y paraît. C'est un mouvement lent mais structurel.
Exail offre une exposition pure et directe au segment drones maritimes et navigation défense, avec une dynamique commerciale de +87 % de prises de commandes et un profil de croissance que la taille de Safran ne peut mécaniquement plus produire. À un PER de 42,8(vs 25,8 pour Safran), le marché paye très cher cette croissance — ce qui signifie que l'exécution doit être sans faille.
Source : Factset et Phiadvisor Valquant
Le super-cycle de la défense européenne bénéficie aux deux. Safran représente la profondeur et la durée. Exail représente la vitesse et la concentration.
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Par Rainier Brunet-Guilly, Partner chez New Alpha Asset Management (La Française Group / Crédit Mutuel Alliance Fédérale) et Eric Galiegue, associé de PhiAdvisor Valquant
Rainier Brunet-Guilly est Partner chez New Alpha Asset Management, la plateforme de capital-investissement de La Française Group (Crédit Mutuel Alliance Fédérale, 163 milliards d'euros sous gestion). Eric Galiegue est associé de PhiAdvisor Valquant, analyste financier indépendant spécialisé dans les marchés actions.
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